|
Le Mans Racing : Il semble
bien, à voir les traits marqués de votre visage, que vous avez été
particulièrement gâté pour votre première expérience au Mans... aux
commandes de la direction de course ?
Jacky Ickx : Je vais vous avouer
une chose que moi-même, je n’aurai seulement jamais imaginée
auparavant. Une course de 24 heures dans l’organisation, c’est
beaucoup plus long que lorsque l’on est pilote. Je suis réellement
épuisé. Mais ceci précisé, on ne peut pas non plus dire que nous nous
sommes ennuyés, Daniel et moi (large sourire). Plus sérieusement, je
crois qu’on s’est retrouvé face à une des courses les plus dures de ces
25 dernières années. Un très grand cru, autant pour ceux qui ont gagné
que pour ceux qui ont fini !
Le Mans Racing : À travers l’hommage que vous venez de rendre aux
pilotes, on peut aussi estimer que vous leur avez donné un sérieux coup
de pouce en neutralisant à plusieurs reprises la course (NDLR : celle-ci
fut arrêtée à quatre reprises pour un total de 113 minutes de
neutralisation). Un peu trop souvent aux dires de certains anciens en
salle de presse !”
Jacky Ickx: Quand un pilote
parlera de cette édition-ci des 24 Heures, il pourra être légitimement fier
d’avoir fini cette course hors-norme. Je respecte les journalistes, mais je
préfère que ce soient les pilotes qui me remercient après l’arrivée. Car si
c’était difficile pour nous, ça l’était encore plus pour ceux qui étaient sur la
piste et autour. Et c’est un grand bonheur pour toute l’organisation de les
avoir ramenés à bon port sans que l’on ait à déplorer d’accident grave”.
Daniel Poissenot : Si je peux
me permettre une toute petite remarque chronologique, je vous
rappellerais qu’après un quart d’heure de course, avec six voitures
impliquées dans un carton dû à l’aquaplaning et l’arrêt au drapeau rouge,
demandé par les commissaires, nous avons connu un début d’épreuve...
délicat. Personnellement, je me suis demandé ce que j’avais fait au Bon
Dieu pour prendre un tel coup, quatre tours seulement après le départ. À
partir de là, et vous l’aurez compris, notre souci a été d’épargner d’abord
et avant tout la santé de tous.
Le Mans Racing : Justement,
parlons de ce baptême du feu pour le nouveau couple Ickx-Poissenot qui
officiait conjointement à la direction de course. D’ailleurs une telle
fonction partagée, c’est aussi une première dans l’histoire des 24
Heures.
Jacky Ickx : Daniel et moi, à
cause de ce début de course plutôt agité du côté d’Arnage, nous avons
trouvé très vite le bon compromis dans la manière de distiller les sorties
des pace-car. C’était une innovation, mais on s’est bien complété tout de
suite. L’osmose fut parfaite et en terme de sécurité, le bilan est là.
Le Mans Racing : Pourtant il y a
seulement quelques mois, on ne peut pas dire que vous vous
connaissiez beaucoup tous les deux ?
Daniel Poissenot : C’est tout à fait vrai sauf qu’en février, quand le
président Cosson a proposé son nom à la Fédération comme directeur
d’épreuve, nous avons pris contact avec Jacky et nous nous sommes
rencontrés à Paris. Ce fut une bonne discussion et tout de suite, nous
nous sommes trouvés sur la même longueur d’ondes. Notre credo, c’est
la protection des gens qui nous sont confiés pendant cette course.
Ensuite, on a commencé à prendre nos marques aux essais de mai et
depuis, on s’est parfaitement entendu. Mais j’ajouterai aussi que c’est un
grand honneur pour moi que d’avoir pu travailler ainsi avec Jacky. C’est
un grand monsieur de la course !
Le Mans Racing : Qu’ap-porte à
la notion de responsabilité cette double direction ? En clair, est-on plus
efficace à deux que seul à bord ?
Jacky Ickx: Quand nous avions
discuté l’an passé avec le président Cosson de ce passage de témoin
entre Marcel Martin et Daniel Poissenot à la direction de course, j’avais
évoqué cette possibilité d’adjoindre un ancien pilote, reconnu de tous par
sa compétence. Bien sûr, je ne parlais pas de moi. Mais je pensais que
peut-être aussi, sa perception du danger était plus immédiate dans telle
ou telle condition de course. Michel Cosson a dû se souvenir de notre
entretien. Il m’a fait la grande surprise et je dirai l’honneur de me confier
cette tâche. On a vu que, dans une course d’anthologie, notre entente fut
totale et j’ajouterais que du point de vue de la pérennité de l’épreuve, sa
continuité, il était important que la démonstration d’une gestion
rationnelle soit faite. Cela se saura donc en haut lieu.
Le Mans Racing :
Concrètement en quel domaine l’un apporte-t-il de l’eau au moulin de
l’autre ?
Daniel Poissenot : Moi, j’ai été
complètement bluffé par l’autorité naturelle que Jacky peut avoir sur les
hommes. Ceux qui ont assisté au briefing des pilotes du mercredi savent
de quoi je parle. Il est écouté par tous et le respect que chacun lui porte
rend les choses plus simples. Ickx fut le roi du Mans au volant et son
charisme est évident. J’ai appris à ses côtés beaucoup de choses qui
me serviront à l’avenir.
Jacky Ickx : Mais moi aussi, j’ai
énormément appris pendant cette course ! Daniel connaît tous les
rouages de ce circuit et Dieu sait si ce n’est pas une sinécure que celui
du Mans. Mais surtout, il en possède tous les arcanes et cette expérience
des lieux et des hommes n’a pas de prix .
On laissera à Michel Cosson, venu offrir le drapeau du départ à Jacky Ickx
en guise de remerciement pour sa conduite des opérations, le mot de la
fin de cette 69e édition des 24 Heures. “Les bonnes décisions ont été
prises au bon moment et comme me l’a avoué Ferdinand Piëch après
l’arrivée, Le Mans reste vraiment la plus grande course du monde. De la
part d’un tel dirigeant, c’est plutôt rassurant non ?”
|